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Quand les neurosciences réhabilitent le libre arbitre - Série Neurosciences 2/3

Sommes-nous réellement maîtres de nos décisions?

Nous évoquions lors du précédent article (ref) les travaux de Benjamin Libet (ref), de la fin du siècle dernier. Il a établi qu’une décision consciente est constamment précédée de plusieurs centaines de millisecondes d'activités cérébrales préparatoires inconscientes (connu techniquement comme «le potentiel de préparation»). Cela lui a fait conclure, que toute décision prise n'est pas vraiment gratuite mais déterminée par des processus neuronaux en dehors du contrôle conscient.

De nombreux scientifiques ont reproduit et affiné ces études avec les nouveaux moyens de recherche notamment l’IRM fonctionnelle et ont avancé que nous n'avons pas vraiment le libre arbitre.

 

 

Heureusement, pour ceux que cela rend perplexe, les choses commencent à changer, notamment grâce à une équipe française dirigée par Stanislas Dehaene à Saclay (INSERM - CEA) et aussi par les travaux d’une équipe allemande de Berlin. En 2012, Aaron Schurger et Stanislas Dehaene (ref) ont en effet publié dans une grande revue (PNAS), une étude qui a remis en cause de façon radicale et puissante, les interprétations sur le caractère inconscient du “potentiel de préparation”. Ces chercheurs ont montrés que l'activité cérébrale prétendument non consciente, identifiée par B.Libet, n’est en fait qu’une activité neuronale aléatoire de base. Ils ont ensuite démontré que c’est seulement quand cette activité de base augmente au-dessus d’un certain seuil, qu’une réaction peut avoir lieu. Et ils ont enfin mis en évidence que cette réaction survient de façon d’autant plus rapide que l’activité de fond était intense. Dans cette étude révolutionnaire, tout est logique et démontré avec élégance :

  • Le cerveau travaille en permanence à intégrer de nombreuses données
  • Nous pouvons agir sur la vitesse à laquelle nous réagissons
  • Plus des décisions d’action sont prises plus il est facile d’en prendre et de réagir rapidement.

 

 

Dans le même esprit que les travaux d’Aaron Schurger et Stanislas Dehaene, Une équipe allemande a publié tout début 2016, une autre étude audacieuse qui replace positivement les ressorts du libre arbitre dans les mécanismes de prise de décision. John-Dylan Haynes (Charité Universitätsmedizin - Berlin) (ref) a ainsi proposé de montrer que nous pouvons annuler un mouvement après le début de l'activité cérébrale préparatoire (potentiel de préparation cortical). Par un protocole cognitif très simple couplé à une interface “homme-machine” capable d’interférer pendant le potentiel de préparation, il a réussi à démontrer de façon robuste que les humains peuvent moduler consciemment une réaction “en préparation” et l'inhiber si un autre stimulus contraire survient dans un délai raisonnable (quelques dizaines de millisecondes) avant que l’action ne se déclenche. Les neurosciences d’aujourd’hui réhabilitent donc le contrôle délibéré de la plupart de nos prises de décisions et notre pouvoir d’inhibition d’une action en préparation.

 

Ainsi, il est désormais démontré que nous pouvons avoir plus de contrôle et d’autonomie que nous le pensons sur certains processus réactionnels face à nos expériences sensorielles et émotionnelles. Reste en effet que l’intégration de ces expériences peut parfois être contradictoire et impose une certaine congruence pour que notre décision soit efficiente.

Dans ce contexte, il est tout à fait intéressant de se questionner sur le poids des influences de nos expériences passées comparé à celui de nos perspectives d’avenir. Des réflexions récentes, notamment de Martin Seligman, le fondateur de la psychologie positive, sont à cet égard très innovantes. Elles sont à la fois enthousiasmantes et libératrices. Nous les évoquerons dans notre prochain article de cette série “neurosciences -psychologie positive et prise de décision”.

 

 

En attendant nous vous proposons deux exercices d’applications des articles précédents :

  • Prenez conscience du nombre de décisions (même minimes) que vous prenez sur une heure définie d’une première journée active (par exemple de 9h00 à 10h00, le lundi). Évaluez le temps de ces prises de décisions. Prenez ensuite délibérément la décision d’ajouter, sur ce même créneau horaire, une décision par jour, pendant 5 jours. Mesurez à la fin de la semaine ce que vous avez gagné en agilité de prise de décision.

 

  • Faites une expérience multiple avec un proche :

Proposez à votre proche de choisir entre deux comportements en fonction d’une stimulation (par exemple : quand vous levez le pouce, la personne DOIT manger une bouchée (de gâteau…). En revanche quand vous placez le pouce en bas, il NE DOIT PAS manger de gâteau).

Levez le pouce devant lui et observez physiologiquement ce qui apparaît de sa prise de décision avant qu’il ne porte le gâteau à sa bouche (mouvement des yeux, de la bouche, des mains, salivation ou déglutition, émotion sur le visage…). Faites la même chose quand vous placez votre pouce vers le bas.

Ensuite placez votre pouce vers le haut et très rapidement vers le bas, (avant même que votre proche n’est eu le temps de manger). Observer la capacité de votre proche à inhiber son ébauche de décision.

Après une tâche intercurrente (discussion), refaite la même expérience en commençant par le pouce baissé, et levez le rapidement. Observez la capacité de votre proche à activer une réaction.

Vous pouvez ensuite discuter avec votre proche de ses ressentis à chacune des étapes et les confronter avec vos observations pour mesurer ce qui a été vécu consciemment.

 

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Aller plus loin :

 

 

Docteur Stéphanie Marchand

Docteur en médecine, formé à l’université Paris VI, faculté de la Pitié Salpêtrière. Titulaire d’un diplôme Universitaire de morphologie et d’imagerie du système nerveux central des Pr BAULAC et HASBOUN - faculté de la Pitié Salpêtrière.

 

Coach en psychologie positive et collaboratrice du Dr Ilona Boniwell. Spécialiste de l’évaluation des fonctions cognitives (de formation gériatre). Responsable d’un hôpital de jour thérapeutique de réhabilitation cognitive dans un hôpital privé en Ile de France (HPGM). Dans cette unité ambulatoire, elle développe et coordonne de nombreuses activités favorisant le mieux-être et la neuroplasticité positive des personnes atteintes de troubles cognitifs (pleine conscience, psychomotricité, arthérapie, socio-esthétique, yoga, qi gong, ateliers basées sur le coaching en psychologie positive).

Au sein de l’hôpital elle développe et coordonne des activités stimulant les ressources des aidants naturels et des soignants (yoga, pleine conscience, ateliers basés sur le coaching en psychologie positive, notamment sur les forces, les capacités de résilience, gratitude, d’assertivité et de gestion des émotions).

 

Elle exerce conjointement la fonction de médecin clinicien dans un grand centre de recherche clinique et fondamentale en neuroimagerie et neurosciences cognitives d’Ile de France. Ses activités de recherches, en plein développement, sont aujourd’hui axées sur le système limbique, le cortex préfrontal et leur connectivité, dans le cadre du vieillissement normal et pathologique.

Ecrit par le 28/04/2017
Dernière modification le 28/04/2017
Catégorie : Articles hebdomadaires
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